Lundi, 22h10. Le TGV pour Lille part dans 30 minutes, il faut attendre. La journée d'un ministre, à courir partout, et qui s'achève bientôt ici, gare d'Arras. Il fait froid, et autour de moi, on m'observe. Ils sont 6 ou 7, et quand j'arrive, me regardent avec ces yeux vides et envieux. Ils vous foutent presque la honte, la honte de ne pas être comme eux. La honte d'attendre quelque chose quand eux n'attendent plus rien.
L'un d'eux s'approche, me fixe deux secondes, et, sans vraiment me voir, me dit mot pour mot "Excusez moi de vous importuner jeunesse, mais je suis actuellement sans ressources, vous n'auriez pas une ptite cigarette?".
La phrase est travaillée et retravaillée, il sait que c'est sa seule chance. D'abord les excuses, parce que ça le fait toujours mieux quand on est poli, actuellement sans ressources, car il faut rester digne, et la cigarette, c'est pour calmer, oublier, soulager...
Puis il repart. L'alcool aidant, la grande attraction que j'étais ne fait déjà plus partie du paysage.
Autour de moi, les déshérités, les "déchets", les malchanceux, les reclus, les exclus, retournent à leur vinasse. Ils crient, s'engueulent et s'enlacent juste après, ne rient plus beaucoup...Ils sont assis et attendent, pleurent parfois, fouillent la poubelle, tournent en rond autour du pauvre flic et de son chien qui surveille seul la gare, et se fait sacrément chier. Autour de moi, ces gens là attendent un sommeil qui ne vient pas, et pestent contre ce monde qui ne tourne plus pour eux. Et quand il fallut partir pour moi, l'un deux, un fond d'ironie subsistant, demanda à son pote de galère: "Hé Mr Sarkozy, vous n'auriez pas une ptite cigarette?" ...