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Ce qu'a fait la France au Rwanda

Ce qu’a fait la France au Rwanda
J'avais à l'époque 5 ans. Le temps de l'insouciance. Bien des années plus tard, la fac. Les vacances approchent, je décide de soulager ma conscience en m'instruisant un minimum : à la BU, un livre jaune se tient là, au milieu de l'étagère, bien en évidence. Pourtant, à voir l'étiquette, je suis le premier à le prendre : L'inavouable : la France au Rwanda, de Patrick de St Exupéry.

Pourquoi ce livre ? J'avais comme tout le monde entendu parler du Rwanda et de son génocide. Avant ce livre, je ne savais pas quand il s'était produit, ni pourquoi, ni comment. Je ne retenais guère que deux noms : Hutu, et Tutsi.
J'avais vaguement entendu dire que la France avait mouillé là dedans, et pour tout dire, ça n'avait jamais vraiment retenu mon attention. Je pensais en fait à une inaction de notre part devant ce qui se passait là bas, et pour tout dire, ça n'aurait pas été la première fois. Le Rwanda n'avait pas retenu mon attention parce que je pensais que tout ça c'était passé il y a longtemps, trop longtemps, que c'était du passé. En vérité, 1994, ce n'est pas si loin. Et 800 000 morts, ce n'est pas si peu.

Le livre : de Patrick de St Exupéry : journaliste sur place à l'époque. Il décide de raconter ce qu'il a vu par soulagement, mais surtout après avoir entendu quelques années plus tard Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires Etrangères, parler à la radio de « génocides », avec un « s ». Détail pour vous, pas pour lui. Le journaliste prend alors ça pour du négationnisme, et décide d'expliquer à de Villepin, compagnon de route dans le livre, pourquoi il n'y pas plusieurs génocides mais un seul, et ce qu'il fut. Bien évidemment, de Villepin savait tout ça.

Un génocide ?
« Un génocide est commis dans l'intention de détruire, tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme tel » Définition de Wikipédia. Dans le même article, on ne trouvera que quelques lignes évoquant la France...

Quel génocide ?
Celui des Hutu contre les Tutsi. Ces 2 ethnies vivent au Rwanda, mais pas seulement. Elles sont aussi présentes en Ouganda, au Burundi, par exemple. Le massacre ne commence pas en 1994, mais prend toute son ampleur cette année là. Déjà, depuis les années 60, des exécutions de Tutsi ont lieu régulièrement. De plus, depuis quelques années avant 1994, les Tutsi sont marginalisés à coup de campagnes médiatiques. Des origines lointaines : une opposition qui dure depuis plusieurs siècles, et dont le déclencheur est comme bien souvent la colonisation, et la décolonisation. Longtemps, les Tutsi sont en quelque sorte la « classe dominante » (pouvoir économique, politique) sur lesquels s'appuie notamment l'administration belge, qui possède alors le Congo et le Rwanda.

Quand : Il est difficile de dater le génocide. L'attentat du 6 avril 1994 contre l'avion du Président Rwandais Habyarimana semble être le déclencheur, mais tout porte à croire que le génocide était prévu depuis bien longtemps, et que l'attentat a servi de prétexte. Même après la lecture du livre, difficile de savoir qui a perpétré l'attentat.

Le déroulement :

Contexte : Tension extrême entre Hutu et Tutsi. Les Hutu sont au pouvoir en 1994, par le biais du président Habyarimana. Celui-ci est à l'origine du mouvement Hutu Power, extrémiste, dont le but est de conserver le pouvoir par l'extermination des Tutsi.
Les Tutsi, qui subissent des exactions depuis les années 60, ont vu plusieurs des leurs fuir le pays et se réfugier dans les pays limitrophes (Ouganda, Burundi). Certains créent alors le FPR (Front Patriotique Rwandais) en 1987 afin de reprendre le pouvoir au Rwanda.
Un attentat est commis le 6 avril 1994 contre l'avion du Président rwandais Habyarimana. De nombreux auteurs voient alors dans cet acte le déclencheur du génocide, puisque dans les jours qui suivent, la machine à tuer se met en marche.
Pourtant, de nombreux éléments tendent à croire que le génocide était préparé depuis bien longtemps, ou du moins prévu par les autorités. D'autant que la responsabilité du FPR dans l'attentat n'est pas totalement acquise. Même après avoir lu le livre, l'auteur de cet attentat n'est pas clairement évoqué : FPR ou extrémistes Hutus afin d'avoir le motif pour passer à l'acte ? Dans le livre, un témoin s'interroge : « C'était peut être des Français... »

Pendant 3 mois, le génocide bat son plein. Avec au final, 800 000 morts, en majorité des Tutsis, mais aussi des opposants Hutus au gouvernement intérimaire suite à la mort du Président. La question n'est donc pas totalement ethnique, elle est surtout politique (comme souvent...).
Ce n'est pas exactement un génocide comme celui de la Shoah. Les massacres de la 2nde guerre mondiale étaient essentiellement perpétrés pas les nazis, et les soldats. Ici, c'est une partie du peuple ligué contre une autre. Instrumentalisés par les médias, comme par exemple la Radio Télévision Libre des Milles Collines, ce sont de simples paysans, jusqu'aux prêtres, instituteurs qui s'en vont liquider du Tutsi. La radio parle alors de « travail ». Extraits radios choisis dans le livre : « Bonjour à vous tous aujourd'hui. Alors qu'il en reste ce matin ? Est-ce que ça va être une bonne journée ou est ce qu'il reste un Tutsi à tuer ? ». Ou encore, une animatrice : « Vous, les garçons, vous êtes vraiment très courageux. J'ai vu le travail que vous avez fait, vous avez servi d'exemple à toute la jeunesse. Il fallait tuer ces gens et vous les avez bien tués. Il ne fallait pas tuer le père avec une balle dans la tête. Il fallait le couper en petits morceaux ». Le génocide n'est pas un acte spontané. Il est prévu, organisé. Il y a une méthode.

Et la France dans tout ça ?

Je me suis posé la question jusqu'à la fin du livre. J'ai cherché au fil des lignes. J'ai fouillé chaque paragraphe. Bien sur, j'ai compris assez vite la responsabilité de mon pays dans l'orgie meurtrière. Mais il me fallait savoir pourquoi. Et croyez moi, les questions ne disparaissent pas une fois que l'on sait la réponse.
Souvenez-vous, j'ai cru à l'attentisme de la France, à sa passivité. Et je vous ai dit qu'après tout, ce ne serait pas la première fois : les Balkans en 1999, le Darfour, j'en passe. Mais cette fois je suis tombé sur une France active, qui se démenait en coulisses, qui tirait les ficelles.
La France a certes laissé faire le génocide, mais elle l'a aussi soutenu.

Il y a d'abord des livraisons d'armes. Vous me direz, ça c'est du business, du commerce. C'est vrai, on le fait encore d'ailleurs. Il y a quelqu'un qui disait il n'y pas si longtemps qu'il irait « chercher la croissance avec les dents ». Pour le moment, on le fait avec des armes : Irak de Saddam, ou encore le Brésil, plus récemment. Vendre des armes n'est pour moi pas un crime, si ces armes sont destinées à la défense du pays : Mais difficile de savoir à quoi ces armes sont destinées...
C'était pourtant le cas au Rwanda. La France savait depuis 1990 par les rapports de ses soldats d'un risque important de génocide. Un mois après le début des massacres, elle continuait à faire son business.

Mais surtout, la France a donné une méthode. Un des traits caractéristiques du génocide. Ou comment tuer 800 000 personnes en 3 mois. Comment utiliser la population, la manipuler. Comment regrouper des milliers de personnes dans un stade pour les exterminer.
De 1990 à 1993, la France avait au Rwanda 150 de ses meilleurs soldats afin de former des officiers et sous officiers rwandais, notamment des hommes de la DGSE, les services secrets français.
T. Bagasora, le cerveau du génocide, est le premier officier rwandais à suivre une formation à l'Ecole de guerre à Paris. A son procès, celui-ci déclarera : « Mon affaire est plus politique que pénale. Plusieurs pays sont impliqués dans le dossier dont je fais l'objet ».
P. Barril, ancien de la cellule antiterroriste de l'Elysée, dirige à l'époque du génocide la société « Secrets », entreprise à vocation sécuritaire spécialisée dans l'espionnage. Sa société signe un contrat de 1 200 000 $ avec le gouvernement des tueurs : sont prévus dans ce contrat : la formation d'une « unité d'élite », portant sur le « tir » et les « techniques d'infiltration ». Ce contrat est appelé « Opération Insecticide ». Il faut savoir que les Tutsi sont désignés par les médias du génocide comme des inyenzi : comprenez des cafards...
Mais cela ne nous dit pas toujours pourquoi. L'explication est assez complexe, à la limite de l'incompréhension. Il faut aller la chercher du coté de ce qu'un des témoins du livre appelle la « mémoire jaune » : une sorte d'humiliation de la défaite et de nostalgie de la puissance coloniale mélangée à un rejet du pouvoir politique, qui vous envoie à la mort et qui s'en moque, celui qui brade l'empire : Algérie, Indochine. Cet élément psychologique n'explique pas tout, mais il est néanmoins déterminant. Vous allez comprendre. Une « mémoire jaune » qui habite de nombreux militaires à l'époque.

La « mémoire jaune », c'est particulièrement une référence à l'Indochine, première grande humiliation pour la puissance coloniale qu'était la France. C'est un nouveau type de guerre, la guérilla. De nouvelles techniques, que la France va subir à ses frais, mais assimiler peu à peu. Petit à petit, elle se laisse séduire par ce qui est appelée « la guerre révolutionnaire » : opérations secrètes, arme de la peur, quadrillage et manipulation des foules, propagande. Selon l'auteur, ces techniques ont été apprises lors du combat face au Viet Minh. Elles ont été testées partiellement en Algérie, et exportées (Argentine des généraux, Grèce des colonels).
Mitterrand semble vite séduit par la guerre révolutionnaire. Et s'appuie sur son fils, Jean Christophe, qui noue de nombreuses relations pour le moins « étranges » au Rwanda. Pourquoi le Rwanda ? Pour faire face au « complot ». Le complot face à la « famille » de la France en Afrique, héritée de l'empire : les régimes amis de la France, pour la plupart des anciens colonisés, ceux qui restent dans le giron. Contrairement à ce qu'on peut croire la colonisation n'est pas totalement terminée, dans un sens. Et quitter la « famille » serait malvenu.
C'est donc là que tout se complique. Voisin du Rwanda, l'Ouganda représente le danger. On y parle anglais. De nombreux membres du FPR, réfugié au Rwanda, ont étudié à Fort Bragg, aux Etats Unis. Ce même Fort Bragg, où des experts français se rendent quelques années plus tôt pour enseigner la doctrine de la « guerre révolutionnaire ». La menace viendrait donc des Etats Unis. Ils voudraient s'emparer du Rwanda. Contre la France. Contre son empire déchu. D'autant qu'à cette époque, le mur vient de tomber, l'ordre mondial change, et notre pays veut y trouver sa place. La France voit alors une occasion de mettre sa « guerre révolutionnaire » en pratique. C'est une question de prestige, une question d'empire. F. Mitterrand était, disait-on, « obsédé par les Américains ».

Le Rwanda devient alors une affaire confidentielle. La France y envoie ses meilleurs éléments afin de mettre en pratique les armes de la « mémoire jaune » : quadrillage des populations, mobilisation populaire, mise en place de milices d'autodéfense, guerre psychologique... Dans cette guerre nouvelle, l'homme est réduit à nouveau au rang de machine. L'humanité n'existe plus. Paul Kagamé, chef des rebelles du FPR et aujourd'hui président du Rwanda, rencontre en 1992 Paul Dijoud, directeur des Affaires africaines. Celui-ci lui aurait lancé : “Si vous n'arrêtez pas le combat, si vous vous emparez du pays, vous ne retrouverez pas vos frères et vos familles, parce que tous auront été massacrés.”
La gauche comme la droite sont impliquées. Tous ne savaient pas, mais nombreux sont ceux qui savaient. F. Mitterrand parlait alors d'un « génocide sans importance ». Pendant ce temps, l'une des scènes du livre : 1994, c'est l'été, des troupes françaises tentent de porter secours à des réfugiés Tutsi sur la colline de Bisesero. Un des soldats se met alors à pleurer. Il porte une vareuse de l'armée rwandaise, et vient de comprendre qu'il avait formé des tueurs.
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# Posté le samedi 24 janvier 2009 11:21

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